Droit des Successions

Réserve Héréditaire et Action en Réduction (Tenkis) pour les Héritiers Étrangers en Turquie

Un proche est décédé en laissant des biens en Turquie — un appartement, un compte bancaire, des parts de société — et vous apprenez que tout a été légué à quelqu'un d'autre. Vous vivez à l'étranger, vous ne parlez pas turc, et vous ignorez si le droit turc vous laisse un recours. Il vous en laisse un. Le droit turc réserve à certains proches une fraction minimale du patrimoine, la « saklı pay » (réserve héréditaire), qu'aucun testament ni aucune donation ne peut effacer. Lorsqu'elle est entamée, les articles 560 et suivants du Code civil turc (TMK n° 4721) ouvrent la « tenkis davası » — l'action en réduction. Et parce que l'article 20 de la loi n° 5718 (MÖHUK) soumet au droit turc tout immeuble situé en Turquie, votre nationalité ne change rien à ce droit. Ce guide reprend les quotités réservées, les délais de forclusion de un an et de dix ans, la valeur en Turquie d'un certificat d'hérédité étranger, et les étapes du transfert.

Quelle loi s'applique ? La règle de l'article 20 de la MÖHUK

Lorsqu'un ressortissant étranger décède en laissant des biens en Turquie, ou qu'un citoyen turc laisse des héritiers installés à l'étranger, la première question n'est pas « qui hérite ? » mais « selon quelle loi ? ». La réponse se trouve à l'article 20 de la loi n° 5718 sur le droit international privé et la procédure civile internationale (MÖHUK).

Ce texte pose une distinction nette, même si elle déroute les familles : une seule succession peut relever de deux lois à la fois.

  • Les immeubles situés en Turquie — terrain, appartement, immeuble, terre agricole — relèvent exclusivement du droit turc, tant pour leur transmission que pour les libéralités qui les concernent (lex rei sitae). Quelle qu'ait été la nationalité du défunt, c'est le Code civil turc qui gouverne la pierre située en Turquie.
  • Les biens meubles — comptes bancaires, parts de société, liquidités, véhicules — relèvent de la loi nationale du défunt, celle de l'État dont il avait la nationalité au jour du décès.
Le texte : MÖHUK n° 5718, art. 20/1 : « Miras ölenin millî hukukuna tâbidir. Türkiye'de bulunan taşınmazlar hakkında Türk hukuku uygulanır. » — « La succession est régie par la loi nationale du défunt. Le droit turc s'applique aux immeubles situés en Turquie. » L'article 20/2 ajoute que l'ouverture de la succession, son acquisition et son partage suivent la loi du pays où se trouve la masse successorale. L'article 43 de la même loi désigne le tribunal : celui du dernier domicile du défunt en Turquie ou, à défaut, celui du lieu où se trouvent les biens.

La conséquence est directe. Si le testament rédigé par votre parent dans son pays d'origine méconnaît les quotités réservées du droit turc, il peut être attaqué devant un tribunal turc — mais seulement pour ce qu'il fait des immeubles situés en Turquie.

Laquelle de ces situations est la vôtre ?

Les articles 505 et 506 du Code civil turc réservent une part aux descendants et au conjoint survivant. Même s'il dispose de la totalité du patrimoine, le testament ne peut pas effacer votre réserve. Dans l'année qui suit le jour où vous l'avez appris, vous pouvez saisir le tribunal civil de première instance compétent d'une action en réduction et récupérer votre part légale, en nature ou en valeur.
L'article 20 de la MÖHUK soumet les immeubles au droit turc et les comptes bancaires à la loi nationale du défunt. Commencez par obtenir, avec vos actes d'état civil et l'acte de décès apostillés, un certificat d'hérédité auprès du tribunal d'instance civile turc, puis déposez la déclaration d'impôt sur les successions.
Si ce transfert était en réalité une donation présentée comme une vente, pour soustraire le bien aux héritiers, l'action en annulation du titre pour muris muvazaası est ouverte sans prescription. Si le transfert est une donation en la forme authentique ou un testament, c'est l'action en réduction de l'article 560 du Code civil turc qu'il faut engager.

La réserve héréditaire (saklı pay) et les quotités légales

Le droit turc ne laisse pas au défunt une liberté entière sur son patrimoine. Une fraction minimale revient de plein droit à certains proches — descendants, père et mère, conjoint survivant : c'est la saklı pay (réserve héréditaire), posée par l'article 505 du Code civil turc.

L'article 506 en fixe les quotités :

Qualité de l'héritierPart successorale légale (TMK)Quotité réservéeRéserve nette sur la succession
Descendants (enfants, petits-enfants)Avec le conjoint 3/4 ; seuls 1/1La moitié (1/2) de leur part légale3/8 avec conjoint ; 1/2 sans conjoint
Conjoint survivant (avec des descendants)1/4 (25 %)La totalité (1/1) de sa part légale1/4 (25 %)
Conjoint survivant (avec les père et mère)1/2 (50 %)La totalité (1/1) de sa part légale1/2 (50 %)
Père et mèreHéritiers en l'absence de descendantsLe quart (1/4) de leur part légale1/8 chacun, en l'absence de conjoint survivant
Frères et sœurs—Aucune réserve (supprimée en 2007)0 (quotité disponible)
Une distinction qui surprend souvent : la réserve des frères et sœurs a été supprimée en 2007 par la loi n° 5650. Frères, sœurs et neveux ne peuvent donc pas agir en réduction contre un legs ou une donation consentis par le défunt à un tiers en invoquant une atteinte à leur réserve.

L'action en réduction (tenkis davası) : quelles libéralités sont réductibles ?

L'action en réduction — tenkis davası, article 560 du Code civil turc — ramène à la limite légale les dispositions à cause de mort (testament, pacte successoral) et les libéralités entre vifs (donations notamment) par lesquelles le défunt a dépassé sa quotité disponible et entamé la réserve. Ce n'est pas une annulation : la libéralité subsiste, réduite à ce que la loi autorisait.

Sont réductibles, selon l'article 565 du Code civil turc :

  • les libéralités consenties par le défunt, par imputation sur sa part successorale, à un héritier légal qui a perdu cette qualité ;
  • les donations faites sous réserve du droit de reprise, ainsi que les donations consenties dans l'année précédant le décès et qui ne relèvent pas des présents d'usage ;
  • les transferts manifestement destinés à faire échec aux règles de la réserve — à soustraire des biens à la succession —, et ce sans limitation de durée.
Réduction ou muris muvazaası ? Si le défunt a fait inscrire au tapu (registre foncier) une vente qui était en réalité une donation — le procédé classique pour soustraire un bien aux héritiers —, la voie n'est pas la réduction mais l'action en annulation du titre pour muris muvazaası (simulation du défunt), fondée sur la décision d'unification de jurisprudence du 1er avril 1974. Si l'acte se présente ouvertement comme un testament ou comme une donation en la forme authentique, c'est l'action en réduction qui s'impose.

Pour le détail des procédures successorales et des litiges à élément d'extranéité, voyez notre page successions et héritages en Turquie ; notre outil de calcul des parts successorales vous donne un premier ordre de grandeur.

Les délais de forclusion : un an et dix ans

L'action en réduction n'obéit pas à la prescription de droit commun mais aux délais de forclusion de l'article 571 du Code civil turc. Un délai de forclusion est relevé d'office par le juge : personne n'a besoin de l'invoquer pour que le droit d'agir soit éteint.

  • Un an, délai relatif : l'action doit être introduite dans l'année où les héritiers ont appris que leur réserve était entamée.
  • Dix ans, délai absolu : en toute hypothèse, le droit d'agir s'éteint dix ans après l'ouverture du testament ; pour les autres libéralités, dix ans après l'ouverture de la succession.
Le point sensible : pour un héritier qui vit à l'étranger, la date à laquelle il a « appris » est une question de preuve, et c'est souvent là que tout se joue. La notification régulière du testament, ou la date à laquelle les inscriptions du tapu vous ont été officiellement révélées, marquent le départ du délai d'un an.
Idée reçue

Les héritiers étrangers n'ont aucune réserve héréditaire sur les biens immobiliers situés en Turquie.

En réalité

L'article 20 de la MÖHUK soumet les immeubles situés en Turquie au droit turc. Les héritiers étrangers y ont exactement les mêmes droits réservataires que les héritiers turcs.

Idée reçue

Un testament ouvert à l'étranger s'applique tel quel aux immeubles turcs, réserve comprise.

En réalité

Un testament étranger ne peut pas écarter les quotités impératives du droit turc ; dès que la quotité disponible est dépassée, l'action en réduction est ouverte pour les immeubles situés en Turquie.

Idée reçue

Un certificat d'hérédité obtenu à l'étranger s'applique directement au cadastre turc.

En réalité

Rendus en matière gracieuse, sans partie adverse, ces certificats ne sont pas susceptibles d'exequatur ; il faut faire délivrer un certificat d'hérédité par un tribunal turc, selon le droit turc.

Le certificat d'hérédité étranger en Turquie : reconnaissance et apostille

Un certificat d'hérédité délivré par un tribunal ou un notaire à l'étranger ne peut pas être présenté tel quel à un bureau du cadastre turc ou à une banque turque.

La raison est technique : ces certificats étrangers sont rendus en matière gracieuse, sans partie adverse ; ils ne peuvent donc pas faire l'objet de la procédure d'exequatur classique de l'article 50 de la MÖHUK. Deux voies restent ouvertes, et il faut en choisir une :

  1. Obtenir un certificat d'hérédité turc. Les héritiers étrangers saisissent le tribunal d'instance civile compétent (Sulh Hukuk Mahkemesi) ou un notaire, actes d'état civil et acte de décès apostillé à l'appui, et obtiennent pour la masse successorale située en Turquie un certificat conforme au droit turc.
  2. Apostille et légalisation consulaire. Les actes de naissance, de mariage et de décès délivrés par les autorités étrangères doivent porter l'apostille de la Convention de La Haye et être accompagnés d'une traduction turque assermentée, certifiée par un notaire.

Sur la valeur en Turquie des décisions étrangères, voyez notre page reconnaissance et exécution des jugements étrangers.

Inventaire de la succession en Turquie et transfert (cadastre et banques)

Pour que des héritiers étrangers touchent effectivement ce qui leur revient en Turquie, la chaîne administrative et judiciaire suivante doit être menée à son terme :

  1. Action en inventaire de la succession (art. 589 du Code civil turc). Le tribunal d'instance civile interroge officiellement administrations et banques sur les immeubles, comptes, coffres et véhicules du défunt en Turquie — connus des héritiers ou non — et des mesures conservatoires peuvent être ordonnées.
  2. Déclaration d'impôt sur les successions (loi n° 7338). Les héritiers déposent leur déclaration auprès de l'administration fiscale dans les délais légaux comptés depuis le décès — de quatre à huit mois selon que le défunt et les héritiers se trouvaient ou non à l'étranger. Aucun transfert au cadastre n'est possible avant la mainlevée fiscale.
  3. Transfert et inscription au tapu. Munis du certificat d'hérédité et du quitus fiscal, les héritiers saisissent la direction du cadastre compétente pour faire inscrire la propriété commune (indivision successorale) ou la copropriété par quotes-parts.

Pour les taux et les abattements, notre calculateur d'impôt successoral turc donne une estimation ; pour faire suivre le dossier, écrivez-nous depuis notre page contact.

4721LOI N°
Code civil turc (Türk Medeni Kanunu — TMK) · art. 505, 506, 560-571

Fixe les quotités de la réserve héréditaire, les conditions de l'action en réduction, les libéralités réductibles et les délais de forclusion de un et dix ans.

5718LOI N°
Loi sur le droit international privé et la procédure civile internationale (Milletlerarası Özel Hukuk ve Usul Hukuku Hakkında Kanun — MÖHUK) · art. 20, 43

L'article 20 soumet la succession à la loi nationale du défunt tout en réservant au droit turc les immeubles situés en Turquie ; l'article 43 désigne le tribunal turc devant lequel l'action successorale est portée.

7338LOI N°
Loi sur l'impôt sur les successions et les transmissions (Veraset ve İntikal Vergisi Kanunu) · art. 1, 4, 9, 16

Fixe les délais de déclaration et le barème progressif applicables aux biens transmis par succession.

6100LOI N°
Code de procédure civile (Hukuk Muhakemeleri Kanunu — HMK) · art. 11

Attribue une compétence impérative au tribunal du dernier domicile du défunt pour le partage de la succession et pour l'action en réduction.

Les délais à ne pas laisser passer
1 anArticle 571 du Code civil turc : délai pour agir en réduction, à compter du jour où les héritiers ont appris que leur réserve était entamée.
10 ansButoir absolu : dix ans après l'ouverture du testament ; pour les autres libéralités, dix ans après l'ouverture de la succession.
4 à 8 moisLoi n° 7338 : délai de déclaration de l'impôt successoral, selon que le défunt et les héritiers se trouvaient en Turquie ou à l'étranger.

À réunir avant d'agir ou de faire transférer les biens

Voici les pièces officielles à rassembler avant d'engager le transfert d'une succession turque ou une action en réduction :

Questions fréquentes

Un héritier de nationalité étrangère peut-il agir en réduction en Turquie ?

Oui. L'article 20 de la MÖHUK soumet les immeubles situés en Turquie au Code civil turc, et l'article 43 désigne le tribunal turc saisi. Un héritier étranger dispose donc de l'action en réduction de l'article 560 du Code civil turc au même titre qu'un héritier turc.

À quel moment le délai d'un an commence-t-il à courir ?

Il court du jour où l'héritier réservataire a effectivement appris que sa réserve était entamée, c'est-à-dire l'existence et le contenu de la libéralité en cause.

Quel effet un testament établi à l'étranger produit-il sur un bien immobilier turc ?

Même valable en la forme, un testament étranger ne peut pas dépasser les quotités impératives de réserve du Code civil turc sur les immeubles situés en Turquie. Si la réserve est entamée, le testament est réduit à due concurrence.

Quel est le taux de l'impôt sur les successions en Turquie ?

Sous la loi n° 7338, les transmissions par succession sont imposées selon un barème progressif allant de 1 % à 10 % en fonction de l'assiette. L'abattement légal, réévalué chaque année, est déduit avant imposition.

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